L'évaluation  des  projets TMT  par les  Options  Réelles : 

P a s c a l    B a r n e t o

Docteur en Sciences de Gestion

L'évaluation des entreprises de la nouvelle économie reste complexe dans la mesure où les critères comptables et financiers utilisés jusqu'alors se révèle souvent inappropriés. Aucune flexibilité n'est permise dans les projets et la valorisation d'opportunités futures semble être écartée. Pourtant, il semble qu'une méthode, encore au stade de l'expérimentation, connaît un certain succès outre-Atlantique : il s'agit des options réelles.

Dans un article récent du Wall Street Journal de février 2000, Alfred Rappaport, un des principaux promoteurs de la notion de Création de Valeur Actionnariale1, prône l'utilisation des Options Réelles comme outil stratégico-financier permettant la valorisation des Start-up internet, et de manière générale toutes les sociétés dites de la "nouvelle économie". Cette approche n'est pas innovante en soi puisqu'elle a été appliquée à différentes reprises à des firmes appartenant aux secteurs de l'énergie (Texaco Inc, Anadarko Petroleum, Petrobas), de la biotechnologie (Agouron Inc.) et de la pharmacie (Eli Lilly & Co; Schering Plough). Développée initialement dans les milieux académiques les plus prestigieux (MIT, Harvard, avec notamment l'apport de F. Black, M. Scholes et R. Merton, les deux derniers étant Prix Nobel d'Economie en 19972), l'approche par les Options Réelles est devenue très rapidement l'outil de management et d'évaluation le plus prisé de la plupart des grandes entreprises implantées outre-Atlantique (télécoms, semi-conducteurs) et des grands cabinets de consultants (McKinsey & Co; Stern Steward & Co; Ernst & Young Corporate; PricewaterhouseCoopers). En captant toutes les opportunités d'affaires, les options permettent de faire face aux changements rapides afin de pouvoir rebondir sur tous les événements imprévus.
Émergence d'une nouvelle méthodologie ou produit marketing proposé par des consultants ? L'avenir nous le dira. Mais la seule certitude que nous avons à l'heure actuelle est d'affirmer d'une part, que l'incertitude et la volatilité de l'environnement peuvent créer des opportunités d'investissement et donc de la valeur et d'autre part, que les méthodes de valorisation utilisées sont inexploitables pour appréhender les sociétés de la nouvelle économie. 
Trois points rendent ces méthodes caduques :

tout d'abord, l'utilisation des documents comptables pour approcher l'entreprise ou le projet relève d'une conception du management très archaïque. En effet, même si la comptabilité reste souvent un outil prisé du dirigeant de Pme, du fait de son caractère normé, il ne faut pas oublier que la valorisation des compétences et des intangibles est complètement occultée. Or, la valeur d'un projet internet dépend précisément des compétences des individus (savoir, idées, attitudes et modes de management, information, etc.) mais aussi de la perception du marché (segment du B to B par exemple3) de la satisfaction des clients, des services annexes, de l'innovation et de l'apprentissage, de l'investissement en R&D, etc. Tous ces aspects ne sont pas pris en compte par les systèmes comptables. De plus, chaque projet est unique et un modèle de valorisation ne peut être dupliqué à l'identique.
ensuite, une insuffisance du business plan avec l'utilisation des outils traditionnels : analyse décisionnelle, (NPV) Net Present Value, EVA (Economic Value Added), DCF (Discounted Cash Flow). Ces mesures sont devenues obsolètes pour deux raisons :

l'utilisation d'un taux d'actualisation, fixé au hasard ou calculé souvent de manière très subjective. En effet le taux d'actualisation prend en compte de manière implicite le coût du capital souhaité par l'investisseur. Le problème se pose à ce niveau là car le taux dépend donc directement du goût du risque de chacun. Le but est de trouver une méthode d'évaluation qui s'affranchit de la conception personnelle du risque de chaque catégorie d'investisseur (business angel, capital-risqueur, fondateur, etc.). Il devient donc nécessaire de travailler sur un autre domaine de la probabilité qui ne soit pas apparenté à de la loterie et qui n'introduise pas de biais;
la prise en compte du facteur "temps" avec des intervalles constants : on actualise chaque année un projet ou au mieux chaque trimestre. Or, la nouvelle économie est justement caractérisée par la compression du temps due aux changements d'échelle : un mois pour les valeurs internet correspond peut-être à un an pour celles de l'économie traditionnelle
4. Les projets internet deviennent rapidement obsolètes et il n'est pas approprié de les analyser de manière linéaire. Faire un prévisionnel annuel que l'on porte sur une feuille de papier n'a plus aucun sens. Le facteur "temps" doit être par conséquent déconnecté des études;

enfin, une absence de flexibilité totale dans les business models traditionnels, souvent combinée à l'impossibilité de chiffrer une stratégie ou des opportunités futures. L'investisseur dans une Start-up ne se concentre pas sur un taux de rentabilité espérée mais bien sur la valorisation d'une idée, sur le positionnement technologique, et sur l'aspect marketing (publicité,....). Actuellement, le véritable enjeu, ce n'est plus tant de gérer des parts de marché comme cela a été au départ avec l'euphorie pour les sociétés de l'internet (estimation de la valeur du client en dollar multipliée par le potentiel de part de marché, comme pour les vendeurs en ligne de type Amazon.com, eToys, E*Trade, eBay, etc.). Il s'agit plutôt d'approfondir son marché, c'est-à-dire de réfléchir à la capacité de redéployer ses actifs et à faire les bons sauts technologiques au bon moment5. En outre, il ne faut oublier que l'art de diriger et/ou d'investir, c'est de décider non pas avec une précision chiffrée mais avec des tendances. Seule, l'approche par les Options Réelles apporte une réponse à ce dernier point.

Cet article a pour objet dans un premier temps d'expliquer de manière très simple l'approche par les Options Réelles, dans un second, nous présenterons l'approche par la méthode binomiale.

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Note 1: A. Rappaport est l'auteur du livre: "Creating Shareholder Value: A Guide for Managers and Investors", free Press 1998, qui a éé un best-seller pour la mise en place du pilotage par la valeur.

Note 2: Étant décédé quelques années auparavant, F. Black n'a pu recevoir le prix en 1997.

Note 3: Cas de HP qui a mis en place une plate-forme d'affaires.

Note 4: Voir l'interview de P. Brault et R. Nguyen, "Valorisations des sociétés de l'e-commerce: quel modèle?", Revue Echange, n° 165, avril 2000.

 

Note 5: Voir l'article de JB de Boissière et de R de St-Venant," Les nouveaux entrepreneurs ne seront pas de nouveaux rentiers", Les Echos, 7 avril 2000, p.60.